Samedi 10 janvier
La sortie des fêtes, c’est toujours un tunnel. Et cette année ci, je ne m’explique pas pourquoi il me marque plus encore. Ou disons que si je le suppose quelque peu, je ne l’appréhende pas pleinement. Je mesure simplement deux causes, sans savoir à quel point elles s’impliquent dans mon futur, dans un an tout sera si fondamentalement différent. C’est évident, je suppose, ça ne peut qu’être différent. Mais restons au présent et à l’essentiel, à ces deux raisons donc.
D’abord, le diagnostic donc qui aura touché à sa fin d’ici quelques mois. Je suis épuisé par ce parcours entamé il y a plus de onze ans, quand Hélène épuisée par mon malheur et mon indifférence m’a amené sur cette voie. Je n’étais pourtant ni malheureux ni indifférent, seulement autre, étranger et nimbé dans des voiles d’étrangeté. Inassimilable à ses yeux, elle qui rêvait d’avenir et moi qui scrutait le monde s’entremêlait dans les ressacs de l’histoire. A posteriori, j’aurais aimé que la décennie me donne tort et que je ne me sente pas désormais plus témoin du présent que jamais au bruit des bottes qui brissent et piétinent un espoir jamais né, pour des idéaux que je n’ai plus la force de croire. Pourtant, je me suis accroché à ce chemin, et j’en suis au dernier col avant la redescente vers un avenir incertain mais nécessairement abouti. Une quête, une étoile poursuivie. Pas forcément des réponses mais des moyens de m’exprimer et de m’y conformer, avec l’espérance que le soir ne tombe pas avant le point du jour, quand le soleil brûlera tout.
Ensuite, et c’est plus essentiel encore, je me suis ouvert. Je ne peux quantifier l’affection que je porte à mes amis, quelle importance ils ont à mes yeux tous qu’ils sont. Au cours des douze derniers mois, je me suis réveillé. Je pense que je me suis isolé par protection, un effort délétère pour ne pas brûler et me rappeler qu’il n’est pas si grave d’être seul. Mais l’amitié. L’amour qu’on a pour les gens qui comptent, qui nous prennent tel quel et nous comprennent à leur échelle, dans leur propre grille de lecture a tout submergé. Et parfois, je me sens dépourvu à l’heure de le porter. Je suis passé par ces chemins. Je suis passé par la corde, par le fil, par les cachets autrefois et j’ai toujours la même crainte de mes fragilités. Je ne suis une machine qu’au point où je peux le montrer, mais quelle noirceur âcre fluidifie parfois ces mécanismes, je l’ignore, dans le sens où je le sais sans avoir la force d’y faire face.
Je n’ai pas le même rapport avec ma famille. J’ai pour mes parents, mes frères et sœurs, le même amour indéfectible, pourtant je ne ressens pas la même compréhension. J’ai toujours la sensation d’être un étranger aimant parmi eux. Avec cette sensibilité magnétique engendrée par l’histoire et intriquée au plus profond de moi, sans pouvoir toutefois comprendre pourquoi elle existe. Il y a aussi tant de traumatismes, dans le passé, dans les faits de vie, en moi, en eux et rien qui ne puisse se marier. Peut-être que je me leurre et que je n’ai pas plus avec mes amis qui me connaissent fondamentalement moins. Peut-être que je suis trop monstrueux et insaisissable et c’est pour ça qu’ils finissent par fuir, que mes autres vies se sont échappées. Trois, quatre, cinq…
Adeline disait que j’étais un chat. Je l’ai aimée, mais pas assez pour elle. Et c’est vrai que je débordais d’affection à son égard, mais sans avoir les mots pour l’aimer vraiment. Sans avoir le ressenti qu’elle m’était essentielle et que chacun de ces faits me constituaient. C’est peut-être une chose qui n’existe pas, et que tout cela relève seulement du shoot hormonal, mais mon cœur ne s’est jamais emballé pour elle. Mais soit, elle disait que j’étais un chat. Que j’étais aimant, doux, compréhensif, mais que je regardais le monde de loin. Je ne sais pas si elle contemplait mes vies passées en disant cela. Mais j’ai parfois cette idée. Six, sept, huit… Combien m’en reste-t-il ?
31 décembre 2025. Quand il était au lycée, mon frère avait écrit une chanson avec ce titre. Un monde apocalyptique où sa vie se dénouait dans l’horreur. Il n’a pas vu complètement juste. Tout l’ennui vient de ce complètement.
Au fait, bonne année.

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