Mercredi 17 décembre
Demain arrive mon troisième bilan complémentaire auprès du CRA. Il m’est difficile de mesurer l’angoisse réelle que je peux porter vis à vis de tout cela. Je porte en moi quarante ans d’incertitudes et d’interrogations. Bien sûr chaque individu en est là, à s’interroger sur le sens de la vie, le pourquoi de telle ou telle chose, les certitudes pulsées pour se conformer à l’image sociale attendue comme à raccrocher le modèle de sa vie, ses travers et ses erreurs pour consolider l’illusion d’un monde juste où tout se plierait à l’aisance d’un karma implacable. Plus de dix ans encore que ce chemin est réellement entamé.
Si le poison de Sylvie a bien pulsé dans mes veines pendant près d’un an, je lui dois au moins le mérite de m’avoir ouvert ce chemin. Ce fut toutefois celui d’un effondrement. À vadrouiller sans moyen à gauche et à droite, chaque avancée était réinitialisée quand je me fixais dans un nouveau lieu. La psychologie en France est sublimement mal organisée pour les loups errants à la recherche d’hivers plus doux. Nouveau foyer, nouveau secteur, nouveau parcours. Des pièges à loup aussi qui vous rongent les pattes quand vous êtes assez malin malheureusement pour vous en défaire, et mes pas dans la neige sont devenus rouges. Dans un creux sous les rochers, je me suis étendu, exsangue et n’attendant plus que la grande nuit. À cette période, le monde était ravagé par la maladie, je n’en avais trop cure, je ne vivais que la mienne, épuisé, éreinté. Je ne sais pas par quel sursaut j’ai pu me redresser et me remettre en route. L’instinct de survie ? L’amitié d’Élodie ? Oui, sans doute, mais peut-être que construire la seconde était le fruit du premier. Le temps alors s’est adouci, et j’ai pu lécher mes plaies.
J’ai eu la chance de croiser les bonnes personnes, celles que j’avais évitées au cours de mes pérégrinations précédentes. Ce ne fut pas sans heurt, parfois avec de mauvaises pistes, mais je ne peux dire combien j’ai de reconnaissance pour les personnes qui m’ont suivie de l’action sociale jusqu’au centre de ressource autisme. Et j’arrive au bout de ce parcours, dans trois mois, après dix ans d’aventure, je serai fixé. Et je suis possédé par une angoisse enserrant tout mon être à cette idée.
L’incertitude d’un diagnostic, tant qu’il n’est pas posé, ne me permet pas de me raccrocher à l’inévitable sentiment d’imposture. Surtout l’avenir demeure trouble. Si le résultat est négatif, comment le surmonterai-je ? J’aurai dix ans à effacer, à recontextualiser, à me dire que tout de moi n’est qu’une supercherie dont je me suis attisé à en être victime. Et s’il est positif, sera-t-il plus facile d’aborder la suite ? Peut-être que tous les étais que j’ai mis en place pour ne pas m’écrouler et me résigner cèderont pour submerger tout sentiment de soulagement. Comment vivrai-je la décompensation ? Comment saurai-je être enfin celui que je suis si, sans avoir à me forcer et à me comprimer pour maintenir tous mes efforts de conformisme ? En serai-je même encore capable ? Mais peut-être ai-je tort, peut-être que tout se passera bien. Et alors, pourquoi me poser toute ces questions qui n’apportent rien sinon leur charge mentale ? Il n’y a aucune raison sinon la complexité de l’âme humaine et ses travers liés aux écarts types.
Bientôt la fin du parcours, il n’y a plus d’efforts jusqu’à l’arrivée, mais qu’est-ce que je vacille. Avec toutefois l’envie impérieuse et inaccessible de rester serein.
Dimanche 14 décembre
Je ne fais plus le compte des mauvaises nuits ces dernières semaines et je ne sais pas à quel point cela impacte mes réflexions et mon fonctionnement, ni même si ce n’est symptomatique d’un mal un peu plus grand. La matinée promettait en tout cas d’être longue puisque j’étais resté chez mes parents en rentrant de l’anniversaire hier. Elle le fût en effet, mais finit par passer.
J’avais une petite appréhension pour l’après-midi, je savais que j’allais passer un agréable moment avec mes trois amis, mais le lieu me renvoyait à autre chose.
C’était le village d’Alice. Vendredi, en fouillant dans mes papiers et cahiers, j’étais retombé sur ses lettres que j’avais survolées. Alice, ma meilleure amie, elle a été si essentielle pour moi pendant quelques années. Nous échangions tellement à cette période, nous prémunissant réciproquement contre nos troubles. Bien sûr il y a eut des périodes plus diffuses, quand nous étions chacun de notre côté dans une relation, mais quand elle prenait fin, nous savions que l’écoute et le réconfort était au bout de nos doigts ou à quelques kilomètres de trajet.
La dernière fois, cela fait maintenant plus de deux ans. Nous avons encore échangé quelques semaines sur un jeu vidéo qu’elle m’avait poussé à rejoindre, mais auquel je n’accrochais pas. Alors j’ai arrêté. Je lui ai renvoyé une lettre peu après, elle n’y a pas répondu. En août, nous nous sommes échangés des vœux pour nos anniversaires respectifs, à quelques jours d’écart, sans se donner vraiment de nouvelles. Cette année, elle ne l’a pas fait, elle n’a pas non plus répondu aux miens. Une autre amie partie dans le vent, je suppose qu’elle a su trouver son bonheur et je l’espère heureuse.
Mais en allant dans son village, j’avais cette crainte. Et si je la croisais ? Serait-elle distante, indifférente ou réjouie ? Et moi, serais-je triste ou heureux ? Sans doute les deux à la fois. Ces questions n’ont pas à être importantes, elles ne sont que présentes. Comme des milliers de griffures passées, les amies et amis perdus, qu’ils soient morts ou emportés dans des vies bien différentes par les circonstances restent des meurtrissures, comme peuvent l’être certaines relations passées. Ils renvoient aussi à des pages de vie différentes, évanouies et dans lesquelles je peine parfois à me retrouver.
Heureusement, la présence de mes amis, et l’agréable moment que l’on a partagé à quatre a fait plus que submerger ce malaise intérieur qui me parcourait. Et si au début, je parcourais parfois les lieux du regard avec cette inquiétude, leur bienveillance brute a su rapidement m’apporter une forme d’harmonie naturelle. J’étais simplement heureux, avec une évidente déception que l’évènement se termine finalement assez tôt.
Le soir, j’ai envoyé un message à Antoine et un autre à Joséphine. Cela faisait un moment que je leur devais des nouvelles, comme je leur dois tant d’autres choses. Je n’ai pas moins ma responsabilité que les autres dans les amitiés qui meurent, et malgré la fatigue et parfois l’épuisement nerveux, c’est aussi à moi d’entretenir ces liens. J’ai beaucoup plus à perdre à les laisser filer que le poids à porter de cette charge mentale, quand je me sens peu capable d’entretenir et d’embellir les choses.

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